De nombreux discours politiques et académiques affirment que les « contraintes économiques » réduisent drastiquement le champ de l’action publique. Ralentissement de la croissance, libéralisation des transactions commerciales, mobilité internationale des capitaux et des entreprises, compétition internationale exacerbée, dumping fiscal et social, dettes publiques : les conditions économiques englobantes dicteraient le cours des politiques nationales. Cet argument est notamment souvent invoqué pour expliquer ou justifier l’orientation des politiques économiques dans le sens de la rigueur. Le rétrécissement du champ de l’action publique aurait pour corollaire un évidement démocratique : faute de marges de manœuvre, les programmes partisans se nivelleraient tandis que l’apathie électorale irait grandissante, les citoyens perdant confiance en la capacité d’action autonome des autorités politiques – notamment des États. Ce constat, qui tend à s’imposer dans le sens commun comme doxa, a récemment trouvé des expressions savantes à travers les écrits de sociologues et de politistes de renommée internationale – Colin Crouch et Wolfgang Streeck par exemple.

Or, les élites politiques ne sont pas passivement confrontées à des transformations économiques exogènes : celles-ci sont le fruit de politiques initiées, du moins consentis, par les autorités politiques nationales notamment. De plus, les études comparatives révèlent l’irréductible diversité des politiques nationales. Les « contraintes » a priori les plus strictes n’emportent pas un ajustement automatique des actions publiques : pensons aux critères du pacte de stabilité européen auxquelles peu d’États membres se conforment. Enfin, les offres électorales demeurent multiples – voire se démultiplient, comme en témoigne le renouveau actuel de la gauche européenne qu’illustrent Syrisa, Podemos ou bien l’arrivée de Jeremy Corbyn à la tête du parti travailliste.

Partant, l’objectif de ce séminaire est d’interroger la double thèse du rétrécissement du champ de l’action publique et de l’évidement démocratique. À cette fin, il propose de porter l’attention sur les rapports dialectiques qu’entretiennent action publique, compétition partisane et « contraintes économiques ». Il deviendra ainsi un point de rencontre entre différentes disciplines de la sociologie et de la science politique – études des partis politiques, sociologie de l’action publique, sociologie économique et économie politique. Notre ambition est d’explorer la dialectique entre « contraintes économiques » et compétition partisane – soit comment les contraintes économiques façonnent et sont façonnées par les programmes partisans ; la dialectique entre « contraintes économiques » et action publique – soit comment les contraintes économiques façonnent et sont façonnées par les politiques publiques ; et enfin la dialectique entre « contraintes économiques » et réformes constitutionnelles (la constitutionnalisation de la « règle d’or » et la décentralisation et les transferts de compétences, par ex.).

Trois axes organiseront la réflexion : le premier axe a trait au processus d’identification, de définition, de construction des contraintes, et à leurs usages comme ressources rhétoriques. Le deuxième axe est relatif à la manière dont ces contraintes s’expriment au niveau de la mise en œuvre des politiques publiques. Le troisième axe examine le poids des contraintes dans la vie politique et l’exercice démocratique.

Les présentations de cette première séance proposent des pistes pour explorer chacune de ces questions. La présentation de Caroline Dufy questionne la production des contraintes « internationales » à partir du cas de la notion de sécurité alimentaire dont elle montre qu’elle fait l’objet d’une renationalisation variable selon le contexte. Plusieurs politiques seront examinées sous l’angle des contraintes sous lesquelles elles s’exercent : la politique vitivinicole (présentation de Romain Blancaneaux) ; les politiques sociales et pénitenciaires (François Bonnet) ; la démocratie budgétaire et des tentatives de responsabiliser les multinationales (François Bonnaz) ; l’économie sociale et solidaire (Xabier Itçaina). Enfin, deux communications auront trait à la manière dont la vie politique s’exerce sous contrainte, avec une étude du vote économique proposée par Cal Le Gall, un article sur l’attachement partisan en temps de crise par Frédéric Gonthier et une analyse de l’évaluation du fonctionnement démocratique qui sera présentée par Sophie Panel.

Séance 1 | « Entre politique et marché : penser la contrainte économique »

Programme

  • 9h : accueil des participants
  • 9h15-9h30 : introduction et discussion sur les enjeux et les objectifs du séminaire
  • 9h45-11h : contraintes internationales et européennes

« La sécurité alimentaire et le marché. Répertoires de l’identité nationale à partir de l’exemple de la politique agricole russe des années 2000-2010 »
Caroline Dufy, MCF à Sciences Po Bordeaux (article écrit avec Svetlana Barsukova)

« Quand la politique européenne (dés)inhibe de nouvelles stratégies économiques. L’exemple du vin de cépage en Languedoc-Roussillon »
Romain Blancaneaux, doctorant au Centre Émile Durkheim

Discussion : Pascale Trompette

  • 11h15-13h : les politiques publiques sous contrainte

« Pourquoi est que les Américains ont des aides aux pauvres faméliques, et les Finlandais des saunas dans leurs prisons ? »
François Bonnet, Chargé de Recherches à Pacte, Sciences Po Grenoble

« Quand la contrainte économique et la contrainte politique se défient : une comparaison franco-suisse »
François Bonnaz, doctorant à Pacte.

« Économie sociale et solidaire et activation des valeurs : quelle réponse politique à la contrainte économique ? »
Xabier Itçaina, Directeur de recherches CNRS, directeur du Centre Émile Durkheim

Discussion : Andy Smith

  • 14h-15h30 : la vie politique sous contrainte

“Conceptions of democracy, political representation and social dominance: Explaining how French citizens assess the degree of democracy of their regime”
Sophie Panel, ATER à Sciences Po Bordeaux, Centre Émile Durkheim (article co-écrit avec Camille Bedock, Université Libre de Bruxelles, CEVIPOL)

« Contraintes économiques et vote économique dans les démocraties européennes: étude comparée au niveau individuel »
Cal le Gall, ATER à Sciences Po Grenoble, doctorant à l’Université de Salzburg et à Pacte

“Are Ideological Groups More Partisan in Times of Crisis? Economic Evaluations, Partisan Attachment and Incumbent Parties in Europe”
Frédéric Gonthier, MCF à Sciences Po Grenoble

Discussion : Céline Belot

  • 15h30-16h: conclusions et perspectives scientifiques

Mise à jour le 27/01/2017

1ère séance | 27 janvier 2017

©Tomasz Zadja