Séminaire général

Le comparatisme, pour quoi faire ? Sens, usages et limites de la comparaison en sociologie et en science politique | Responsables : Nicolas Charles et Caroline Dufy

Les coordinateurs du séminaire général 2015/2017 proposent de constituer un numéro spécial de revue dans le prolongement de a réflexion née des interventions réalisées par les intervenants du séminaire général du CED en 2016/2017. Il s’agit de déployer la réflexion autour des usages de la comparaison en associant des chercheurs en sociologie et science politique intéressés par ces questions.

Argument du numéro spécial

A la rareté de la réflexion sur la comparaison a succédé en quelques années, un usage immodéré et généralisé pour promouvoir le changement social. De nombreux facteurs peuvent expliquer cette légitimité nouvelle, qu’ils relèvent de l’évolution du paysage scientifique avec l’affaiblissement du paradigme culturaliste, ou de celui des structures politiques et sociales avec l’européanisation et l’internationalisation des sociétés.
Le séminaire général s’est penché en 2015/2016 sur cette évolution en discutant du pouvoir cognitif de la comparaison, mais aussi de la pertinence et des limites de la méthode comparatiste. Les restitutions effectuées par les responsables des axes le 17 mai 2016, tout autant que les communications présentées par François Bonnet (Pacte), Isabelle Guinaudeau (CED) et Sébastien Guigner (CED) ont montré que la comparaison est mobilisée de façon très variable par les chercheurs. En tant qu’outil de connaissance, elle comporte de nombreux avantages : elle est économe, paraît neutre, intelligible, permet de mettre en scène un récit,une histoire. Elle est largement mobilisée au-delà des cercles académiques, que ce soit par des décideurs publics ou par des acteurs du secteur privé. En 2016/2017, le séminaire général se propose de laisser de côté l’outil de connaissance et la méthode, pour se saisir de la comparaison comme opérateur de l’action et du changement social. Il s’agira de prendre la comparaison comme objet en interrogeant l’évidence de son usage, ses effets et les stratégies qu’elle produit.
Une perspective critique a déployé la comparaison comme une des techniques du gouvernement à distance des sociétés contemporaines (Guigner, 2013). Elle s’est tout particulièrement illustrée dans la sociologie de la quantification (Desrosières, 2008 ; Callon et Muniesa, 2005 ; Eyraud, 2013 pour ne citer que quelques travaux). Les travaux menés sur le benchmarking, ou analyses des ratings et rankings ont permis de montrer que sous une apparente neutralité et légitimité scientifique, ces dispositifs de comparaison organisaient le contrôle à distance, tout en pilotant le changement (Bruno, 2008 ; Bruno, Didier, 2013 ). La comparaison est alors posée comme prélude aux dispositifs de l’action publique et porteuse de préconisations et de « bonnes pratiques » (Guigner, 2013).
Le projet « Gouvernement et comparaison » qui anime le séminaire général en 2016/2017 est de dépasser cet usage critique pour explorer, à la croisée des chemins entre sociologie et science politique, deux perspectives peu abordées jusqu’ici.
D’une part, l’attention fine portée à l’efficacité de la comparaison implique moins de postuler d’emblée son pouvoir que d’analyser les mécanismes qui l’encadrent et la rendent opérationnelle. Le séminaire général se penche ici sur les modalités de circulation de la comparaison entre espace sociaux et professionnels, les opérations de reformulation qui l’accompagnent, les interprétations multiples ou divergentes qui la saisissent. Si la comparaison est indubitablement pensée comme source de changement, les mécanismes qui y mènent varient grandement, selon le producteur de la comparaison (chercheur, expert…), leurs usagers (media, direction d’entreprise…) si bien que l’opposition simpliste entre une science neutre d’un côté et une expertise et son usage médiatique sans foi ni loi de l’autre nécessite d’être discutée à nouveaux frais.

Outre la circulation, l’attention portée à la comparaison implique de s’interroger sur ses rapports à l’identité et auxmécanismes d’identification qu’elle produit. Questionner « à qui se compare-t-on ? » implique à rebours de déterminer à qui on ne se compare pas et pourquoi, quelles sont les dimensions laissées dans l’ombre, comment les critères sélectionnés produisent une identité parmi d’autres disponibles, comment elle est donnée à voir, et quels discours la portent. Il pourra également s’agir de saisir la question des lieux et places de la construction de la comparabilité, et de comprendre comment elle s’articule à des processus d’institutionnalisation, à la création de plateformes ou d’organisations.

Le projet du séminaire général « Gouvernement et comparaison » se propose de pallier cette lacune, en privilégiant des approches empiriques, illustrant des mécanismes concrets dans des champs sociaux variés (éducation, santé, justice ou entreprises par exemple). Il établit des ponts évidents avec certains axes ou ateliers du CED : identifications ou médias
par exemple, mais aussi axe international à travers le questionnement sur la spécificité de la comparaison internationale. D’autres sont à aménager (atelier de lecture sociologie marché par exemple). Les deux dimensions spécifiques que sont la circulation et l’identification concourent ainsi à interroger les modalités de construction du cadre comparatiste.

A la croisée de nombreux sous-champs de la science politique et de la sociologie (action publique, travail scientifique, médias, État, etc.), c’est bien une sociologie de la comparaison et notamment des mécanismes qui sous-tendent son usage que nous appelons ici de nos voeux pour cette nouvelle année du séminaire général, en vue d’armer les chercheurs du Centre Émile Durkheim face au développement de la recherche comparée et des possibilités offertes aux chercheurs d’occuper l’espace public au-delà de leur champ de prédilection, le milieu académique.

Organisation temporelle des séminaires

Les thématiques de la circulation et de l’identification associées ainsi à la comparaison seront explorées en deux temps :

Jeudi 23 Mars 2017

Trois interventions :

  • * Emmanuel Didier, sociologue, chargé de recherche CNRS, membre du laboratoire Epidapo (CNRS/UCLA)
    "The birth of information policing between management and 'stat- activism' "
 

* François Dubet (professeur de sociologie émérite à l'université de Bordeaux, Centre Emile Durkheim)
"Les instruments et l'institution : le cas de l'école"

  

* Marina Honta (professeur en Staps à l'université de Bordeaux, Centre Emile Durkheim)
"La comparaison comme opérateur du gouvernement urbain de la santé

  

Deux discutants :Thibault Bossy et Gilles Pinson, suivis d'un échange avec l'ensemble des membres du laboratoire

Jeudi 8 juin 2017

* Session 1 | La comparaison au travail : organisations, bureaucraties et diffusion de "bonnes pratiques"

    • Cécile Vigour, chargée de recherche CNRS, CED
      « Gouverner la justice par la comparaison : enjeux professionnels et organisationnels »  
    • Benoit Giry, chercheur associé, CED
      « Une pragmatique de benchmark : les jeux de comparaison au sein du champ organisationnel »
 

* Session 2 | Élargir l'espace de la comparaison : entre dépolitisation, professionnalisation et légitimation

  • Bartolomeo Cappellina, doctorant, CED
    « Changer les tribunaux par la comparaison internationale : renforcer la légitimité de l'international dans l'action publique »
  
  • Xabier Itçaina, directeur de recherche CNRS, directeur du CED
    « Le politique travaillé par la comparaison : les usages multiples de la comparaison dans les tentatives de résolution du conflit basque »
  

Organisation scientifique du numéro

• Le format proposé est le suivant : les interventions sont proposées par des membres du CED auxquels se joindront des chercheurs « extérieurs » sollicités sur les thématiques proposées.
• Dans cette perspective, les projets de communication sont proposés avant le 21 novembre accompagnées d’un titre et d’un résumé de 10 lignes.
• Sur cette base, un synopsis de numéro spécial est constitué et communiqué à des revues sollicitées et pressenties et dont l’intérêt pour la thématique a été testé en amont.
• L’article proposé est ensuite adressé trois semaines avant chaque séance du séminaire général (mars, juin 2017) et distribuées aux intervenants et discutants du séminaire (dans la limite de 60 000 signes, espaces compris)(Cette
étape n’est pas nécessaire si la communication n’est pas présentée en séminaire ou l’est ultérieurement à la collection du numéro spécial..
• L’article est modifié conformément aux remarques faites lors des séances du séminaire puis adressé à la rédaction de la revue sollicitée dans le cadre du numéro spécial constitué autour du thème « Gouvernement et comparaison » par les coordinateurs du séminaire général, accompagné d’une introduction générale.
• Ces derniers se chargent de l’édition, collection et présentation du numéro et des contacts avec les auteurs.

Références

  • Avanza M. et G. Laferté, « Dépasser la « construction des identités » ? Identification, image sociale, appartenance », Genèses, 2005, Vol.61, p.134-152.
  • Bruno I., « Y a-t-il un pilote dans l'Union ? Tableaux de bord, indicateurs, cibles chiffrées : les balisesde la décision », Politix 2008/2 (n° 82), p. 95-117.
  • Bruno I., Didier E., Benchmarking. L’État sous pression statistique, Paris, Zones, 2013.
  • Callon, M., Muniesa, F., "Economic Markets as Calculative Collective Device", Organization Studies, 26 (8), 2005, p.1229-1250.
  • Desrosières A., Pour une sociologie de la quantification, l’argument statistique. Paris, Mines ParisTech, 2008.
  • Eyraud, C., Le capitalisme au coeur de l’Etat. Comptabilité privée et action publique, Éditions du Croquant, 2013.
  • Foucault M., « La gouvernementalité », cours du 1/2/1978, Dits et écrits, T. III, p. 635-657, 1978.
  • Guigner S., « Gouverner par la comparaison : usages et mésusages des comparaisons internationales des systèmes de santé », Quaderni, 82 | 2013, p. 27-38.
  • Halpern C., Lascoumes, P., Le Galès, P., L'instrumentation de l'action publique: controverses, résistances, effets. Presses de Sciences Po, 2014.
  • Hassenteufel P., « De la comparaison internationale à la comparaison transnationale », Revue française de science politique, vol. 55, n 1, 2005, p. 113-132.
  • Hassenteufel P., « Les transformations du mode de gouvernement de l’assurance maladie : une comparaison France Allemagne », La Revue de l’IRES, n° 70, 2011, p. 3-32
  • Join-Lambert O., Kahmann M., Lochard Y., « Enjeux et usages de la comparaison internationale dans les publications de l'IRES », La Revue de l'Ires 2/2012 ,n° 73, p. 13-43
  • Lascoumes P., Le Galès P., (dir.), Gouverner par les instruments, Paris, Presses de Science-Po, 2004.
  • Vigour C., La comparaison dans les sciences sociales. Pratiques et méthodes, Paris, La Découverte,
  • 2005.

Mise à jour le 13/06/2017